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- Chronique historique : Connaissez-vous Blanche ?
Son nom ne vous dira peut-être rien. Pourtant, vous avez sans doute déjà entendu parler du Palais de la Femme. Ça y est, la mémoire vous revient ? Vous visualisez ce grand immeuble situé à l’angle de la rue de Charonne et de la rue Faidherbe, dans le 11ᵉ arrondissement de Paris. Construit au début du XXᵉ siècle pour héberger des hommes dans un hôtel populaire, il fut acquis en 1926 par l’Armée du Salut pour devenir une résidence destinée aux femmes seules. Aujourd’hui encore, il est un lieu d’accueil et de reconstruction.
Derrière ce projet ambitieux se trouve le nom et l’engagement d’une femme : Blanche Peyron. Popularisée par le roman de Laetitia Colombani, Les Victorieuses (2019), cette figure du combat contre la précarité des femmes devient aujourd’hui l’héroïne d’un roman graphique. Écrit par Marie-Laure Marshall et dessiné par Christophe Girard, Blanche, une victorieuse paraît aux éditions Bibli’O, en partenariat avec l’Armée du Salut, qui célèbre cette année le centenaire du Palais de la Femme. L’occasion pour nous de découvrir le parcours d’une protestante au coeur large et aux convictions bien trempées…
Fille du pasteur Napoléon Roussel et d’une mère écossaise, Mary Stuart, Blanche naît à Lyon en 1867 mais elle grandit à Genève, où sa famille s’installe pendant son enfance. Son univers est celui d’un milieu favorisé, bien protestant et très éloigné des conditions d’existence qu’elle rencontrera plus tard. La foi appartient à son héritage familial ; il lui reste à découvrir quelle forme elle prendra dans sa propre vie.
Sa rencontre avec Kate Booth-Clibborn, surnommée « la Maréchale », sera décisive. Impressionnée par la détermination de cette prédicatrice, elle-même fille du couple fondateur de l’Armée du Salut, Blanche rejoint le mouvement pour se consacrer aux plus démunis. Le déplacement est considérable : il ne s’agit plus seulement de donner un peu de sa richesse, mais d’engager son existence, de rejoindre un collectif et d’aller au-devant de vies que son milieu lui avait jusqu’alors permis d’ignorer. Il faut dire que l’Armée du Salut ne ressemble guère aux institutions religieuses traditionnelles de son temps. Uniformes, grades, fanfares, réunions en plein air : ses membres investissent la rue et les quartiers populaires. À Paris, où le mouvement s’est implanté en 1881, leur présence suscite d’abord des moqueries, du mépris voire même de l’hostilité. Pour une jeune femme de bonne famille, endosser cet uniforme, c’est aussi accepter de perdre une part de sa respectabilité aux yeux du monde.
Mais sous l’impulsion de Catherine Booth notamment, cette organisation offre aux femmes à la fin du 19ème siècle une possibilité qu’elles ne trouvent pas facilement ailleurs : celle de prêcher et d’exercer des responsabilités. Sans confondre ce principe avec une égalité parfaite, on mesure l’ouverture qu’il représente… C’est dans cet espace que Blanche déploie son engagement de prédicatrice et d’organisatrice. Chez elle, la foi et l’action sociale ne sont pas deux domaines séparés. Le souci du salut rencontre celui du logement, du travail et de la protection contre la misère. Les femmes seules, particulièrement exposées à la pauvreté et aux violences, occuperont une place centrale dans sa vie. Avec Albin, qu’elle épouse en 1891, Blanche porte le projet d’un foyer pour les jeunes travailleuses. Et pour réaliser ce rêve un peu fou, ils mettront toute leur énergie à convaincre, mobiliser, réunir les fonds. Conçu comme un vaste espace où les femmes précarisées peuvent reprendre leur souffle, vivre en sécurité et retrouver leur dignité, le Palais de la Femme sera finalement inauguré le 23 juin 1926.
Les premières planches du roman graphique donnent chair à cette trajectoire singulière. L’autrice, Marie-Laure Marshall, a choisi une narration à la première personne, qui fait entendre à la fois les questionnements et les élans de Blanche sans effacer ses appréhensions. De l’enfance genevoise au Paris Populaire, les contrastes, les dialogues vivants et les touches d’humour en font un personnage proche de nous. Quant au style graphique de Christophe Girard, il apporte au récit son énergie propre : trait nerveux, hachures, visages expressifs et décors foisonnants. Les compositions passent de la foule au visage, de l’agitation des rues à des scènes plus intimes. L’histoire d’une institution devient ainsi la rencontre avec une femme passionnée, dont la foi vivante a su déplacer des montagnes.
Pasteure Caroline Bretones