Longtemps, on a fait “comme si”. A l’instar d’un monde qui a vécu dans l’illusion que l’avenir serait toujours meilleur, notre Église a vécu ces dernières décennies comme si tout allait bien. Comme si le protestantisme français pouvait résister à tout, comme si la sécularisation était moins redoutable que la persécution, comme s’il suffisait de transmettre la croix huguenotte de la grand-mère pour que la foi devienne un héritage, comme si la générosité de quelques-uns pouvait suffir à entretenir tout le club, comme si la figure du pasteur restait socialement pertinente et attractive…
Seulement voilà, un jour on se réveille et on s’aperçoit que les “comme si” n’opèrent plus et que le système patine. Un peu partout (dans les CP, les conseils régionaux et même au synode national, via le message de son président) on entend dire qu’il y a moins de membres, moins de pasteurs, des finances sous tension, des bâtiments difficiles à entretenir, des paroisses qui fusionnent ou disparaissent. Jusqu’ici la décroissance (c’est plus chic que le déclin) était une abstraction ou un bruit de fond. Aujourd’hui, l’Église commence à comprendre ce qu’elle risque de perdre.
Alors bien sûr, des réflexes de survie se mettent en place : il faut sauver l’Église. Sauver les temples. Sauver nos traditions et héritages. Sauver notre visibilité protestante. Sauver les meubles, au fond. C’est un réflexe tellement humain, et même institutionnellement normal. Toute institution cherche spontanément à durer. Mais aurions-nous oublié que le christianisme est né il y a 2000 ans d’un échec apparent ? D’une perte. D’un abandon. D’une impossibilité à sauver ce qui semblait devoir l’être. Il est né de cet acte librement consenti par le Christ, de ce dessaisissement de soi au profit des autres.
« Qui veut sauver sa vie la perdra. »1. Cette parole de Jésus est trop souvent comprise de manière individuelle ou morale. On doit aussi l’entendre d’un point de vue ecclésiologique : une Église peut vouloir tellement se sauver elle-même qu’elle finit par perdre ce qui faisait sa raison d’être. À force de vouloir maintenir l’existant, elle immobilise son énergie dans la conservation de formes devenues trop lourdes, trop coûteuses ou simplement inadaptées au monde qui vient, au lieu de se laisser renouveler par la force libératrice qui l’a suscité.
Le penseur Ivan Illich2, ancien prêtre et ami de Jacques Ellul, avait perçu ce basculement possible de toute institution dès les années 70. À partir d’un certain
seuil, expliquait-il, les systèmes deviennent contre-productifs : ils produisent l’inverse de ce qu’ils prétendent servir. Une école peut empêcher d’apprendre. Un système médical peut produire de la maladie. Et une Église peut finir par consacrer davantage d’énergie à sa propre reproduction qu’à l’Évangile lui-même.
Ce que cette réflexion vient pointer c’est que le déclin numérique n’est pas le problème en soi. Le problème c’est plutôt l’épuisement spirituel produit par la tentative (et l’illusion) de tout maintenir simultanément. Car pendant que l’on mobilise des conseils presbytéraux entiers pour gérer le patrimoine, équilibrer les budgets ou empêcher des fermetures, combien d’énergie reste-t-il pour témoigner de l’Évangile et vivre notre vocation missionnaire ? Pour rejoindre des personnes qui n’entrent jamais dans un temple ? Pour inventer des formes chrétiennes adaptées à des vies mobiles, fragmentées, précaires, numériques ?
Il n’est pas difficile en soi d’avoir de nouvelles idées. Le plus difficile c’est d’accepter de perdre l’existant, et de faire réellement de la place pour des expériences nouvelles, différentes. C’est ce que suggère le concept d’« ex-novation» élaboré par des spécialistes du management et présenté l’an dernier dans un webinaire organisé par l’Eglise protestante allemande (EKD)3 : toute transformation réelle suppose aussi la capacité d’abandonner ce qui n’est plus fécond. Il faut savoir consentir à laisser partir certaines formes anciennes pour rendre possible autre chose, accepter de faire le deuil de ces “indispensables” qui nous empêchent de penser autrement.
Cette nécessité d’alléger le christianisme occidental de son poids institutionnel traverse aujourd’hui les préoccupations de nombreux théologiens et missiologues. Le « système de mouvement »4, par exemple, invite à relire le christianisme primitif non comme un réseau de paroisses stabilisées, mais comme un mouvement de disciples en multiplication. Les premiers chrétiens ne cherchaient pas d’abord à créer des structures durables ; ils cherchaient à faire circuler l’Évangile. Leur force n’était ni patrimoniale ni institutionnelle mais relationnelle, mobile, légère. Peut-être que l’avenir de notre Église passera moins par la défense exhaustive de l’existant que par la capacité à laisser émerger des formes plus souples : groupes de maison, ecclésioles, communautés temporaires, réseaux spirituels, lieux hybrides mêlant hospitalité, prière, culture et engagement local. Non comme des solutions miracles, mais comme des espaces où l’Église retrouve une véritable capacité de mouvement.
Le véritable courage ecclésial pour aujourd’hui c’est d’accepter vraiment de ne pas tout sauver. Accepter de perdre de la surface pour retrouver du souffle. De traverser des deuils réels sans les maquiller en stratégie. Et croire avant tout que l’Évangile n’a jamais eu besoin d’institutions puissantes pour rester vivant.
C’est le courage de perdre sans désespérer. Le courage de consentir sans garantie. Le courage de croire qu’une Église plus légère, plus pauvre, plus vulnérable peut aussi redevenir plus libre pour l’Évangile.
Pasteure Caroline BRETONES
1 Marc 8,35
2 cf Pierre-Louis Choquet “Avec Ivan Illich, affronter la crise de l’Église” dans la revue Études 2021/5, pages 69 à 78