Le grand écart ou la révocation de Lady de Nantes. Jean-Marie Perinetti, homme de théâtre dans une précédente vie, désormais étudiant en master de théologie à l’IPT, nous fait voyager dans un seul-en-scène à tambour battant. Un détour par le passé pour mieux appréhender les questions d’aujourd’hui. Une mise en scène sensible et intelligente qui laisse le spectateur adulte ou adolescent, le sourire aux lèvres et l’attention aux aguets.
La scène se déroule au château de Fontainebleau, sous les ordres d’une directrice un peu guindée. Pour commémorer les 340 ans de l’édit de Révocation, elle a fait appel au metteur en scène James O’Hara. Le moment doit être festif et surtout consensuel. La commande est claire : pas de politique ! En plus, il fera le spectacle avec une classe de lycéens. Ça fait mieux dans les rapports d’activité. D’abord échaudé par cette idée, James se laisse persuader : après tout, il aura droit à une double page dans le canard local, avec photo s’il vous plait…
Voici donc notre metteur en scène qui s’attelle à sa tâche avec des jeunes qui ne sont jamais montés sur scène et qui n’ont que leur propre vie pour expérience. Et si justement ce n’était pas cela qui allait nous sauver ?
Entre ses acteurs, sa commanditaire… et l’Histoire avec un grand H, James fait le grand écart. On n’en apprend sur l’histoire mouvementée des premières communautés huguenotes, le refuge, les dragonnades, le terrorisme de la loi, mais pas seulement… Quelques coups d’œil amusés au public confirment mon appréhension. Comment va t’il s’en sortir ? Ou comment, en une heure et demie, évoquer à la fois la situation protestante après la Révocation, les difficultés politiques actuelles, les discriminations qui touchent les minorités culturelles et religieuses, les mémoires blessées, la Shoah, Gaza… Tout semble perdu : la discorde règne, le communautarisme fragmente les échanges entre élèves.
Jean-Marie endosse tous les rôles. Il se fait le porte-parole de ceux à qui on la refuse. Il prête habilement sa voix à Nabila, David, Aurélie, Aboubakar. Une jeunesse qu’on dépeint trop facilement comme nombriliste et résignée. Mais de leurs témoignages jaillit un puissant désir de vivre qui nous relie et nous autorise à chercher une voie ensemble. Le comédien habite le temple avec une énergie folle, monte en chaire, redescend précipitamment, se laisse traverser par toutes les émotions dans un voyage qui nous embarque avec nos propres questions.
Ce spectacle, c’est à la fois une initiation à la théologie, un parcours historique à grandes enjambées mais tout en finesse, une critique de notre société qui se cherche toujours de nouveau boucs émissaires pour préserver son confort. Avec une grande subtilité, il convoque les minorités. Il va jusqu’à nous emmener dans l’Irlande de la Grande famine, où ce sont les protestants qui persécutaient les catholiques… nous rappelant ainsi que ce n’est pas une religion qu’il faut stigmatiser, mais le désir incessant de vouloir dominer, asservir, habiter le monde à l’image d’un Dieu de puissance qui n’est pourtant pas le nôtre.
Pour dénouer ce nœud complexe, Jean-Marie Perinetti finit par introduire un ingrédient inattendu… une espérance portée par une autre génération, dans un autre temps, avec d’autres outils que ceux du monde que nous connaissons, une espérance partagée. Mais je n’en dis pas plus.
Décidément, venir au temple un samedi réserve bien des surprises.
Cécile Richter
Le grand écart ou la révocation de Lady de Nantes, une pièce écrite, mise en scène et jouée par Jean-Marie Perinetti