Comment parler de Dieu sans l’enfermer dans nos catégories humaines ? Et comment lire la Bible sans la transformer en caution de nos systèmes de pouvoir ? C’est à ces questions, profondément actuelles, que trois conférences données à l’Eglise Protestante Unie de Pentemont-Luxembourg ont cherché à répondre, en croisant réflexion théologique, lecture biblique et enjeux contemporains.
La première, proposée par la pasteure Sophie Ollier, a posé une première pierre : la question du masculin et du féminin de Dieu n’est pas d’abord une question de genre, mais de langage. La Bible ne décrit pas Dieu, elle en parle à travers des images. Or, si ces images sont majoritairement masculines, Dieu père, roi ou époux, elles ne disent jamais ce que Dieu est en lui-même. D’autres métaphores existent, plus discrètes mais tout aussi puissantes : Dieu comme une mère qui console, comme celui qui enfante, ou encore à travers la Sagesse, figure féminine associée à la Création. Ce que révèle cette diversité, c’est un Dieu qui échappe à toute tentative d’assignation. Ce déplacement est décisif : il invite à quitter une logique de définition pour entrer dans une dynamique de relation. Dire Dieu, ce n’est pas le figer, c’est chercher des mots pour dire une expérience.
Effectivement, comme l’a montré la pasteure Joan Charras Sancho dans la seconde conférence (La Bible justifie-t-elle le masculinisme ?), la manière dont ces textes ont été lus et mobilisés n’est pas neutre. Dans un contexte actuel marqué par la montée des discours masculinistes, certains passages bibliques peuvent être convoqués pour justifier des logiques de domination. L’épisode de David et Bethsabée, par exemple, dévoile moins une faute individuelle qu’un système de pouvoir masculin à l’œuvre. Mais la Bible ne se contente pas de refléter ces mécanismes : elle les expose, parfois sans les justifier, et laisse le lecteur face à ses responsabilités. Plus encore, certains récits viennent fissurer ces logiques, notamment lorsque des femmes prennent la parole, résistent ou deviennent porteuses de révélation. Jésus lui-même apparaît alors non comme le garant d’un ordre établi, mais comme celui qui déplace les lignes : en accueillant la parole de femmes, en se laissant interpeller, en confiant des missions essentielles là où on ne les attend pas.
C’est précisément ce que la troisième conférence a mis en lumière avec le pasteur Jean-Philippe Lepelletier : la possibilité de discerner, non pas « le » féminisme dans la Bible, mais des formes de résistance au patriarcat. Certes, les Écritures portent la trace d’un monde largement structuré par la domination masculine, mais elles donnent aussi à voir des figures inattendues : Débora, juge et prophétesse, Houlda, consultée par les autorités religieuses, ou encore Junia, reconnue comme apôtre. Autant de récits qui ne s’excusent pas de ces renversements, et qui ouvrent des brèches dans les représentations établies. La conférence a insisté sur ce point : ces figures ne sont pas des exceptions anecdotiques, mais des signes que l’autorité dans la Bible ne repose pas sur le genre, mais sur l’appel, la vocation, et la capacité à répondre à Dieu.
Ce qui traverse ces trois approches, c’est une même conviction : la Bible n’est pas un bloc homogène, mais un espace de tension. Elle peut être utilisée pour légitimer des dominations, mais elle contient aussi les ressources pour les contester. Elle ne donne pas des réponses toutes faites, elle appelle à une lecture responsable, située, toujours à reprendre.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si Dieu est masculin ou féminin, ni même si la Bible est patriarcale ou libératrice, elle est de savoir comment, aujourd’hui, nous choisissons d’en parler, et ce que ce langage produit dans nos Églises, dans nos relations, et dans le monde.
Pasteure Sophie OLLIER