à quoi ça sert : le pasteur

Théologien, accompagnateur, animateur, ministre de la Parole, présence d’écoute, figure d’autorité fragile dans une Église gouvernée de manière collégiale : à la question « À quoi sert un pasteur ? », il n’y a pas de réponse simple. Gilles Boucomont et Louis Pernot ont accepté de confronter leurs manières de voir.

Un théologien, un accompagnateur, un animateur

 

Émile. En une minute, sans jargon d’Église : à quoi sert un pasteur ?

 

Louis Pernot. Un pasteur est supposé être théologien. Une paroisse appelle, en quelque sorte, un théologien pour l’aider à avancer dans sa connaissance de l’Écriture et dans sa fidélité à l’Évangile. Ensuite, c’est quelqu’un qui prend soin des personnes et veille à ce que la communauté soit vivante. Et puis il y a un rôle de manager. Ça, c’est ce qui est officiel. Après, il y a des rôles moins avoués.

 

Gilles Boucomont. Ce qui m’a intéressé dans le ministère pastoral, c’est la diversité des métiers. Il y une multitude de facettes. Mais dans beaucoup de paroisses, il y a aussi une attente d’animation — il faut de la vie, de la créativité. Et puis le pasteur sert à gérer ce que les autres n’ont pas envie de gérer. S’il se laisse faire, il devient l’homme à tout faire de la communauté. J’ajouterais l’écoute : certaines personnes ne peuvent confier des choses très personelles qu’à un pasteur. Cela lui donne des devoirs particuliers, notamment autour du secret professionnel.

 

L.P. Et même s’il s’en défend, le pasteur est aussi un témoin du sacré. Ce n’est pas du cléricalisme, mais il représente quelque chose qui dépasse la simple fonction. La visite d’un pasteur, ce n’est pas la visite d’un conseiller presbytéral. Il y a, dans sa fonction, quelque chose qui dépasse la simple tâche qu’il accomplit.

 

Le berger, le chien de berger et le cléricalisme résiduel

 

Émile. Le mot « pasteur » renvoie au berger, à celui que le troupeau suit. Êtes-vous à l’aise avec cette image ?

 

L.P. Le sacerdoce universel ne veut pas dire pastoral universel. Pasteur, c’est une fonction, une mission. Et ce qui est audacieux, c’est que notre vrai berger, ce n’est pas le pasteur : c’est Jésus-Christ. « L’Éternel est mon berger. » Mon image du pasteur, c’est plutôt le chien de berger — celui qui tourne autour du troupeau, qui aboie un peu, qui mordille pour rassembler, pour dire : le berger est là, la direction c’est là.

 

G.B. Je suis d’accord avec cette image. Il faut reconnaître que, pour beaucoup de gens, le pasteur reste une figure à part — on le voit dans le type de paroles qu’on vient lui confier. Dans la théologie luthérienne, la vocation, c’est aussi le métier. Mais il y a quand même un cléricalisme qui s’est maintenu malgré l’apparence de notre théologie. Dans l’imaginaire des gens, le pasteur n’est pas quelqu’un comme les autres.

 

Ce qui reste proprement pastoral

 

Émile. Dans une Église où beaucoup de responsabilités peuvent être partagées, qu’est-ce qui reste proprement pastoral ?

 

G.B. « Ce qui est important dans notre ecclésiologie, c’est que le pasteur est ministre de l’Union en poste dans un lieu local. Il n’est ni le chef ni la propriété de sa paroisse. Cela lui donne une forme de liberté et lui permet d’apporter une parole extérieure, face aux risques d’une forte homogénéité de la paroisse locale.

 

Après, je me souviens avoir choqué beaucoup de collègues en disant que je ne m’occupais pas des troisièmes années de catéchisme. Certains réagissaient comme si, si on lâchait cela, on n’avait plus de prérogatives du seul pasteur. Pour moi, ce n’est pas ça qui m’intéresse nécessairement dans le ministère pastoral. Et donc en quoi aurions-nous besoin forcément d’une chasse-gardée restrictive ?

 

Il y a aussi les talents particuliers. Au-delà d’une définition générale du pasteur, il y a des collègues qui vont mettre l’accent sur la musique, d’autres sur la pédagogie, d’autres sur la prédication, d’autres sur l’accompagnement. Ça donne des colorations à la diversité des ministères, et ce n’est pas mauvais.

 

L.P. Théoriquement, un laïc peut faire presque tout ce qu’un pasteur peut faire — présider un culte, célébrer un baptême ponctuellement. Pendant les vacances, les paroisses se débrouillent finalement pas trop mal. Mais il manque quand même quelque chose. Ce qui distingue le pasteur, c’est la régularité, la disponibilité, et cinq ans de formation.

 

Une autorité réelle, mais un pouvoir limité

 

Émile. Quel est le pouvoir réel du pasteur dans une paroisse ?

 

L.P. C’est là que les choses se compliquent. On met un pasteur en disant : vous êtes un personnage clé. En réalité, le pouvoir de gouvernement est du côté du Conseil presbytéral. Le pasteur doit donc gagner sa propre autorité — ce qui est extrêmement difficile. On lui donne une responsabilité sans lui donner les outils qui vont avec. Il doit sans arrêt légitimer sa place.

 

G.B. Autrefois, c’était la fonction qui faisait la personne. Aujourd’hui, c’est souvent la personne qui fait la fonction. Et le ministère pastoral varie tellement d’un lieu à l’autre que certains collègues ont l’impression qu’on leur a donné des chaussures qui ne sont pas à leur taille.

 

L.P. Il y a aussi un vrai risque dans les paroisses sans pasteur : qu’un membre devienne une sorte de gourou interne. Le pasteur, même sans pouvoir formel, maintient une pression extérieure qui régule l’Église locale.

 

Formation, attractivité, usure du ministère

 

Émile. Qu’appelez-vous de vos vœux pour que la situation s’améliore ?

 

L.P. Je crois qu’il ne faut pas lâcher sur le fait qu’un pasteur est avant tout un ministre de la Parole, donc de l’Évangile, donc théologien. Le risque, c’est de faire des responsables d’Église sans formation, dont la seule légitimité est la foi. Le propre de la Réforme, c’était de mettre des pasteurs qui en savaient plus que leurs fidèles. J’aurais presque tendance à dire : plutôt que de baisser l’exigence théologique, demandons à tous les pasteurs d’être docteurs en théologie.

 

Mais les pasteurs sont clairement sous-formés sur les questions de gestion humaine, de psychologie de groupe. On les envoie au casse-pipe. Un pasteur est sans arrêt confronté à des situations collectives — entretien individuel, conseil presbytéral, assemblée générale, catéchisme — et cela ne s’improvise pas.

 

G.B. Il faudrait aussi réfléchir à l’attractivité du ministère. Je vois beaucoup de pasteurs en burn-out, épuisés à vouloir entrer dans tous les désirs de leur paroisse. L’attractivité, c’est aussi la possibilité d’habiter son ministère avec joie — sans s’user dans un lieu où l’on n’est pas à sa place.

 

Le travail invisible

 

Émile. Y a-t-il une dimension de votre ministère qui vous semble essentielle mais invisible pour les paroissiens ?

L.P. Je pense que 90 % de ce que je fais, mes paroissiens n’en ont aucune conscience. Ce qui me prend un temps fou aujourd’hui, c’est la gestion des mails. J’ai commencé comme pasteur sans internet. Aujourd’hui, je passe les deux tiers de mon temps devant mon ordinateur. Je n’avais pas vu cela venir.

 

G.B. Le métier a totalement changé. Quand je lis le Vade-mecum pastoral de Monod, ce qu’il décrit n’a aucun rapport avec ce que je fais. Aujourd’hui, des collègues font un tiers-temps d’interreligieux, d’autres sont très investis dans les urgences sociales du quartier. La question est légitime : est-ce encore le cœur du ministère pastoral ? Et les réseaux sociaux — on peut y passer un temps délirant. Est-ce vraiment la pointe du ministère ? Je ne suis pas sûr.

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