Chronique historique : Les temples du XVIIème siècle, exemple de Charenton

Puisque le journal Paroles protestantes s'intéresse ce mois-ci à notre immobilier, prenons notre Psautier et allons au culte comme si nous étions au XVIIème siècle !

Dès 1576, l’Edit de Beaulieu, mettant fin à la cinquième guerre de religion, autorise « ceux de la Religion » à bâtir des lieux de culte sauf à Paris et à moins de deux lieues de la capitale. Il s’agit également de légaliser ceux qui existent déjà comme à Lyon où le fameux temple « du Paradis » avait été édifié en 1564.

 

L’édit de Nantes de 1598 permet encore l’établissement de lieux de culte mais précise que, pour le cas de Paris, ils ne peuvent être à moins de cinq lieues de Notre-Dame, soit 22km. Le culte se tient donc quelques mois à Grigny chez Josias Mercier, seigneur de cette localité aujourd’hui en Essonne. Puis un des pasteurs parisiens accueille les protestants chez lui à Ablon, quelques kilomètres plus au Nord ce qui fait entrer les huguenots dans l’illégalité (il n’y a plus que 14km à parcourir !). Au bout de sept ans et beaucoup de négociations, lassés de parcourir quatre heures de marche pour aller au culte, les protestants obtiennent un édit le 1er août 1606 pour établir un temple dans le Sud-Est parisien, à Charenton. Le seigneur de Charenton est furieux : « Ce n’est pas cinq lieues de Paris », ce à quoi Henri IV aurait répondu : « Désormais, il faudra compter cinq lieues de Paris à Charenton… ».

 

Imaginez donc cette cohorte de protestants parisiens marchant le long de la Seine ou par petits groupes dans des embarcations sur le fleuve, allant ensemble tutoyer Dieu en priant en français et chantant les Psaumes à tue-tête en chemin… De quoi nourrir bien des troubles !

©Musée virtuel du Protestantisme

Les voici désormais devant ce grand temple de Charenton. Le premier, inauguré en 1608, a été conçu par l’architecte le plus fameux de l’époque Jacques Androuet du Cerceau. Ses dimensions sont impressionnantes : 33m sur 19,5m. Composé de neuf travées, il possède des galeries soutenues par vingt poteaux. Il est incendié en septembre 1621 suite à une émeute en réaction à la mort durant le siège de Montauban du duc de Mayenne, chef de l’armée catholique.

 

Reconstruit aussitôt par le neveu du premier architecte, le célèbre Salomon de Brosse (architecte royal ayant bâti le palais du Luxembourg ou encore la façade de l’église St-Gervais-St- Protais), les dimensions du second temple sont encore plus monumentales : 37m sur 24m. Il est équipé de deux étages de galeries et peut accueillir jusqu’à 4 000 personnes.

 

L’architecture de ce lieu est typique de la manière dont les architectes protestants ont imaginé un lieu de culte adapté à leur foi : la chaire au centre (agrémentée d’un sablier mesurant une heure de sermon) avec la table de communion, les bancs installés en quadrangle ainsi les fidèles voient le pasteur mais croisent aussi leurs regards, sur les murs le seul ornement est pédagogique : les tables de la Loi peintes en lettres d’or sur un fond bleu, et le plus important et en décalage total avec l’architecture catholique : 81 larges baies laissant passer la lumière.

©Musée virtuel du Protestantisme

Nous est parvenu une illustration réalisée en 1648 par un allemand qui est un des rares témoins de l’aménagement intérieur de ces temples du XVIIème siècle. Elle montre un lieu fonctionnel, lumineux et moderne, au service des besoins de l’Eglise.

 

Je ne peux m’empêcher de songer à l’autre temple de cette époque dont on conserve une gravure et qui servait de lieu de rassemblement pour les protestants de la Brie. Le temple de Chermont (Nanteuil-lès-Meaux), bâti vers 1570 était comme un Charenton rural…

 

De ces temples il ne reste quasiment rien : quelques pierres, parfois une table de communion, de très lointains souvenirs. Ils ont tous été rasés – à de rares exceptions près – par les protestants eux-mêmes sous l’autorité des dragons après la révocation de l’Edit de Nantes. Ultime humiliation et ressentiment bien ancré… Pourtant, ils sont les antiques prédécesseurs de nos temples d’aujourd’hui, ces bâtiments qui parfois pèsent sur nos finances mais auxquels nous sommes attachés car ils racontent une part de notre histoire collective et personnelle. Ils sont à la fois témoins d’une réintégration à la nation et souvenirs d’un jour de joie ou de deuil, de foi ou d’engagements.

 

Depuis 1792 à Monneaux (Aisne), nous n’avons jamais cessé de bâtir des temples en région parisienne. Jusqu’en 2024 à Champigny-sur-Marne pour construire un nouveau grand temple de l’Est parisien…

 

 

Pasteur Pierre-Adrien DUMAS

Sources :

 

BOULET François, Histoire des protestants à Paris et en Ile-de-France, Carrières-sous-Poissy, La Cause, 2013.

CABANEL Patrick, Histoire des protestants en France (XVIème-XXIème siècle), Paris, Fayard, 2012. CABANEL Patrick, Le protestantisme français, la belle histoire (XVIème-XXIème siècle), Nîmes, Alcide, 2017.

GUICHARNAUD Hélène et GUTTINGER Christiane, Temples réformés et églises luthériennes de Paris, Paris, La voix protestante, 2013.

LAREY Carol, Guide du Paris protestant, Louey, Carol Larey, 2014.

LEONARD Emile-Guillaume, Histoire générale du protestantisme – Tome II. L’établissement, Paris, P.U.F., 1961.

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