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édito vidéo : septembre 25
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« Ceux pour qui l’été n’a pas eu lieu »
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Ah… le retour des vacances ! Ce temps à part où l’on coupe, où l’on respire un peu, où l’on part découvrir un ailleurs, se remplir les yeux et le cœur de beaux paysages, retrouver des proches, se poser pour se reposer… ou simplement goûter à la joie de « ne rien faire ». « Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu’il avait faite ; et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia » (Genèse 2,2-3). L’été offre, à ceux qui le peuvent, l’occasion de reprendre son souffle avant de replonger dans les contraintes, le travail, l’école, les factures, les impôts… la vie ordinaire quoi !
Mais avons-nous bien conscience que cette vision idéalisée des vacances ne concerne qu’une partie de la population ? Près de 40% de nos concitoyens ne partent pas en vacances. Non par choix, mais par manque de moyens. Pour eux, aucune pause, aucun souffle, aucun shabbat, aucun ailleurs. Les vacances, c’est pour les autres.
Que les riches soient riches, je m’en moque. Que les très riches soient très riches, je m’en moque. Je ne suis pas jaloux. Même si la concentration de pouvoir que procure des moyens financiers démesurés pose quand même un problème démocratique certain… On peut ici penser à Elon Musk, Bolloré ou Stérin qui s’achètent de l’influence à coup de milliards ! « Malheur à vous qui accumulez maison sur maison et champ sur champ, jusqu’à ne laisser de place à personne et habiter seuls au milieu du pays ! » prévenait déjà le prophète Ésaïe (5,8).
Mais que certains d’entre nous soient trop pauvres pour mener une vie décente, je ne m’en moque pas du tout. L’Évangile ne condamne pas la richesse en soi, mais l’usage qu’on en fait et l’oubli des autres. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » disait Jésus (Matthieu 6,21) ? Ce qui me préoccupe en ce temps de rentrée, c’est que dans une société comme la nôtre, certains soient si pauvres qu’ils ne puissent même pas envisager une vie décente.
Décente… le mot est à la fois simple et redoutable. Une vie décente, c’est pouvoir se loger dignement, se nourrir, se soigner, se reposer, se cultiver, contribuer à la société… Bref, pouvoir vivre sans que sa dignité soit chaque jour bafouée. Le contraire de cette décence, c’est l’indécence sociale : celle qui enferme dans la précarité, qui abîme l’estime de soi, qui prive de liberté et d’espérance.
Ceux qui subissent des conditions de vie indécentes ne peuvent s’en sortir seuls. On ne peut pas renvoyer un frère ou une sœur à sa seule volonté, quand la pauvreté les amoindrit dans leur autonomie de décision et d’action. L’apôtre Jacques l’écrivait déjà : « Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de nourriture de chaque jour, et que l’un de vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous ! — sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ? » (Jacques 2,15-16). Il faudrait aussi parler de la contamination de l’indignité sur l’ensemble de la communauté qui laisse certains sur le bord de la route.
Voilà pourquoi cette question de la décence est collective et politique. Elle concerne la communauté dans son ensemble. Et elle ne peut se réduire à la seule charité privée, ou à l’Entraide de nos paroisses aussi généreuse soit-elle.
Pour ma part je préfère être français qu’américain. Pour ce que j’en comprends, la société américaine, influencée par une certaine éthique protestante de la liberté et de la responsabilité individuelle, tend à laisser le soin aux riches eux-mêmes de partager, par des dons, des fondations ou des galas de bienfaisance. La générosité y dépend alors du bon vouloir de quelques-uns, comme si l’amour du prochain devait passer par des levées de fonds.
Notre modèle français, lui, plus marqué par la passion de l’égalité héritée de la Révolution, parfois jusqu’à la Terreur, organise la solidarité par le biais de l’impôt. À nos yeux de français, ce n’est pas tant une affaire de charité qu’une affaire de droit. C’est moins séduisant que les grandes soirées caritatives, c’est souvent critiqué, parfois dévoyé, mais c’est un principe de justice inscrit dans les Institutions. En France, 60% de l’impôt collecté est redistribué pour tenter de corriger l’indécence de certaines situations. Certains vont chercher à profiter du système, c’est vrai. On l’a amèrement constaté au moment du « quoi qu’il en coûte ». Chaque système de solidarité est dévoyé par ceux qui piquent dans la caisse. Mais on peut comprendre sans excuser le fait que de vivre dans la jungle développe des stratégies de survie qui s’embarrassent peu de la légalité des moyens employés. De même d’autres vont tenter d’échapper à l’impôt, soit par des moyens frauduleux, soit par de l’optimisation fiscale qui, sans être illégale, reste moralement douteuse (expatriation, délocalisation, mécénat d’entreprise, niches fiscales juteuses… etc.) Mais là aussi on peut comprendre sans excuser le fait qu’une gestion douteuse et opaque de l’impôt ainsi qu’une vision revancharde et idéologique de certains députés pour qui toute réussite professionnelle et toute richesse personnelle sont perçues comme illégitimes, suspectes et injustes par principe, dévoie le système vers une version perçue comme confiscatoire de l’impôt. Bref, d’un bout à l’autre de l’échelle, il y a et il y aura toujours des tricheurs. Il appartient à chacun d’examiner sa conscience et à l’État de traquer les voleurs quels qu’ils soient. Mais doit-on pour autant renoncer à lutter ensemble contre l’indécence des situations humaines qui blessent la dignité et fracturent la société ?
Nous ne le pourrons que si nous réfléchissons ensemble à la question : qu’est-ce qu’une vie décente ? On perçoit immédiatement qu’il ne sera pas possible de répondre à cette question sans y associer les personnes concernées… Finalement, n’est-ce pas cela, la première marche d’une vie décente ? Être écouté, être regardé, être compté parmi les vivants. Cette rentrée peut être l’occasion, à travers nos engagements, nos Églises, nos débats, nos prédications, nos Entraides, d’apporter notre contribution, par nos paroles et nos actes, dans cette réflexion éminemment politique. « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » disait Jésus (Matthieu 25.40).
Pasteur Samuel AMEDRO