édito vidéo : mars 26

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Quand la savane est en feu

 

Nous vivons dans un brouhaha qui devient insupportable. Tout le monde commente tout, tout le temps. On réagit avant d’avoir compris, on parle avant d’avoir écouté. Les chaînes d’information tournent en continu. Les « ragots asociaux » s’enflamment à la moindre étincelle. Les politiques commentent avant même que les faits soient établis. Chacun a quelque chose à dire. Pour rester dans le « mouv » il faut réagir très vite, très fort. Mais au fond, qui écoute encore vraiment ? On parle d’insécurité, de guerre, de menaces, de rapports de force. Les bruits de bottes résonnent à nouveau en Europe, au Proche-Orient, ailleurs. Les discours se durcissent. Les paroles se radicalisent ou, à l’inverse, s’anesthésient. Les paroles rassurantes circulent autant que les paroles alarmistes.

 

Et dans ce bruit incessant de nos bavardages, il devient de plus en plus difficile de discerner une parole vraie. Pas une parole qui rassure à bon compte. Ni une parole qui excite les peurs. Mais une parole qui fasse vivre. Parce que ce vacarme n’est pas seulement celui du monde. Il est aussi le nôtre. Celui de nos Églises. Car nous aussi, nous parlons beaucoup (normal dans une Église de la Parole !) Le problème, c’est que face aux conflits, aux violences, aux extrêmes, face aux peurs collectives, nous produisons souvent une parole bien fade, vaguement consensuelle, gentiment humaniste. Nous parlons à mi-mots pour ne froisser personne. J’ai parfois l’impression que nous avons des pudeurs de gazelle… alors que la savane est en feu. Cette parole-là se veut apaisante. Mais à force de vouloir rassurer tout le monde, elle en devient insignifiante et inaudible. Elle n’éclaire pas. Elle n’oriente pas. Elle accompagne le monde tel qu’il va, sans aider à discerner. Jacques Ellul, déjà, dénonçait une « Parole humiliée »…

 

Alors, souvenez-vous de Raymond Rua, parodiant « Cinna » de Pierre Corneille : « Auguste, prends donc un siège et assieds-toi par terre, et si tu veux parler, commence par te taire. » Je prends cette ironie pour terriblement pertinente aujourd’hui. Ce n’est pas une invitation au mutisme. C’est une parole adressée au pouvoir (politique, religieux, institutionnel). Une saillie drolatique qui rappelle que parler sans écouter est déjà une violence. Peut-être est-ce exactement ce que nous avons à réapprendre aujourd’hui.
Non pas parler plus fort. Non pas parler davantage. Mais apprendre à nous taire.
Pas par lâcheté. Pas par renoncement. Mais pour redonner à la Parole tout son poids, sa fulgurance, sa portée créatrice de Vie vivante : « Au commencement était la Parole, la Parole est avec Dieu, elle était Dieu. (…) En elle était la Vie » nous rappelle l’Evangile de Jean.

 

Dans la Bible, cette question est décisive. Shema Israël ! Écoute Israël… c’est le cœur de la confession de foi juive. Au temps du prophète Jérémie, deux prophètes parlent au nom de Dieu. Hanania et Jérémie. Hanania annonce la paix. Il promet une sortie rapide de crise. Il rassure un peuple inquiet, menacé, fatigué par la violence. Il dit ce que tout le monde espère entendre. Il parle pour calmer, mais pas pour transformer. Jérémie, lui, refuse cette parole trop rapide. Il ne nie pas le désir de paix. Mais il refuse le mensonge spirituel. Il ose dire que le temps sera long. Que la violence ne se dissipera pas par des paroles pieuses. Que la traversée sera douloureuse. Il refuse de confondre espérance et illusion. Ce n’est pas une parole guerrière. C’est une parole responsable. Et c’est précisément pour cela qu’elle est insupportable. La parole vraie dérange toujours quelqu’un. Tous deux invoquent le même Dieu. Mais ils n’ont pas écouté de la même manière. Hanania parle à partir de ses désirs, de ses peurs et surtout de ce que le peuple a envie d’entendre. Jérémie accepte de se taire suffisamment longtemps pour laisser la parole de Dieu le traverser — même quand cette parole le met en porte-à-faux avec son époque, même quand elle contredit l’air du temps, même quand elle coûte cher à celui qui la prononce… Le silence est ici le prix de la fidélité.

 

La Bible nous avertit ici sans détour : toute parole de paix n’est pas une parole vraie. Et toute parole rassurante n’est pas une parole fidèle. Il existe des paroles qui apaisent, et d’autres qui sauvent. Ce contraste nous rejoint de plein fouet aujourd’hui.
Dans un monde travaillé par la peur, la tentation est grande de produire soit des paroles qui désignent des ennemis, soit des paroles qui anesthésient les consciences.
Entre la parole qui excite et la parole qui endort, il devient difficile de tenir une parole juste.

 

Au début de l’Évangile de Jean, Jean-Baptiste incarne cette justesse. Il parle peu. Il n’explique pas. Il ne commente pas l’actualité. Il désigne : « Voici l’Agneau de Dieu. » Jean ne cherche pas à convaincre. Il témoigne. Et sa parole a du poids parce que ce qu’il dit, il l’a appris dans le silence du désert. Il ne parle pas pour exister, mais pour laisser place : « J’ai vu… et j’atteste »

 

Dietrich Bonhoeffer avait perçu cela avec une lucidité impressionnante au cœur d’une résistance spirituelle au nazisme. Face à un régime politique à la parole totalitaire, face aussi à une Église protestante allemande tentée par l’accommodement, Bonhoeffer ose écrire : « Le premier service que l’on doit au prochain est de l’écouter. (…) Qui ne sait pas écouter son frère ne saura bientôt plus écouter Dieu ; même devant Dieu, il ne fera que parler. » Voilà une parole salutaire pour nous aujourd’hui. Une Église qui ne sait plus se taire devant Dieu finit par parler pour ne rien dire. Elle dira une parole qui accompagne le monde tel qu’il va, mais qui ne résiste plus.

 

Cela vaut pour nos débats internes comme pour nos prises de parole publiques. Cela vaut pour l’œcuménisme. Cela vaut aussi pour le dialogue interreligieux. Le dialogue n’est pas une diplomatie du flou ni une prudence molle vaguement tolérante. Il suppose des convictions assez solides pour être capable d’écouter sans avoir peur et de parler vrai sans se cacher derrière son petit doigt.

 

Victor Hugo le dit d’une manière merveilleuse dans une parole poétique d’une puissance incomparable :

« Peuples ! écoutez le poète !

Écoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans lui complète,

Lui seul a le front éclairé.

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n’est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme

Comme aux forêts et comme aux flots.

C’est lui qui, malgré les épines,

L’envie et la dérision,

Marche, courbé dans vos ruines,

Ramassant la tradition.

De la tradition féconde

Sort tout ce qui couvre le monde,

Tout ce que le ciel peut bénir.

Toute idée, humaine ou divine,

Qui prend le passé pour racine

A pour feuillage l’avenir. »

 

Dieu parle à voix basse à son âme. Encore faut-il se taire assez longtemps pour l’entendre. Peut-être est-ce là, aujourd’hui, notre responsabilité : non pas parler davantage, mais apprendre à nous taire juste assez pour que la parole qui compte puisse advenir. Une parole qui ne nous appartient pas. Mais une parole qui donne envie et qui nous met en-vie.

 

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