édito vidéo : juin 26

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Pour sortir de l’idéologie du bonheur

« Souris ! Positive ! Profite ! Lâche prise ! Sois heureux ! » On vous a déjà dit ça ? C’est devenu la politesse contemporaine. Il faut aller bien. Tout le temps. Dans les enquêtes, dans les couloirs des entreprises, sur Instagram — on doit aller bien. 

 

Je ne sais pas si vous avez vu la série Pluribus créée par le réalisateur de Breaking Bad ? Elle parle exactement de cette injonction au bonheur. Son pitch tient en une phrase : « La personne la plus malheureuse sur Terre doit sauver le monde du bonheur ». Sauver le monde du bonheur. Voici ce qui se passe. Un signal venu de l’espace. Un virus. Et du jour au lendemain, l’humanité est contaminée. Tout le monde devient heureux. Définitivement. Ensemble. Une seule humanité. Une seule conscience. Un seul sourire. Plus de haine. Plus de conflit. Plus de larmes. Tout le monde, sauf une femme. Carol. Elle, elle reste comme nous. Avec ses colères, ses tristesses, ses doutes. Et toute la série, c’est elle qui résiste. Elle qui essaie de revenir à l’humanité d’avant. Cela devrait ressembler au paradis. Cela ressemble à un cauchemar. 

 

Voilà ce que je voudrais explorer avec vous. Cette intuition étrange que peut-être — peut-être — l’injonction au bonheur est devenue, pour notre époque, l’une des formes contemporaines de la violence. 

 

Vous trouvez que j’exagère ? Regardez ce qui se passe autour de nous. En France, entre 2010 et 2023, la prescription d’antidépresseurs aux enfants et aux adolescents a augmenté de 88 %. Et en parallèle, le marché du coaching a doublé en cinq ans dans notre « douce France » et pèse aujourd’hui près de 800 millions d’euros par an. Et c’est sans compter les applications de méditation, les retraites de développement personnel, les podcasts pour aller mieux. Toute une industrie travaille jour et nuit à nous rendre heureux. Comment se fait-il que dans la société qui consacre tant d’énergie à son propre bonheur, ce soit notre jeunesse qui craque ?  

 

Mais le pire n’est peut-être pas là. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, ne pas être heureux est devenu une faute. La souffrance est devenue une anomalie. La tristesse, presque une indécence. Vous traversez un deuil ? Faites-en une étape. Vous êtes fatigué ? Ressourcez-vous. Vous pleurez ? Positivez. Et celui qui ne s’en sort pas, on le regarde comme s’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui. Comme s’il fallait qu’il fasse un effort. Comme si tous les autres y arrivaient. Et c’est exactement ce que met en scène Pluribus. Dans la série, ceux qui sont devenus heureux ne sont pas méchants. Ils s’inquiètent pour Carol. Ils veulent la sauver. Ils lui proposent tout — et c’est cette douceur insistante qui devient insupportable. Le bonheur obligatoire devient totalitaire — et c’est ce qui le rend effrayant. 

 

Que le bonheur soit une aspiration légitime, c’est une évidence. Personne ici ne souhaite revenir à une époque où l’on demandait aux pauvres d’attendre patiemment leur récompense au ciel. Mais quelque chose, ces dernières décennies, a basculé. Pascal, au XVIIᵉ siècle, observait que les hommes fuyaient la question. Incapables d’affronter la mort, la misère, l’ignorance, ils s’inventaient mille divertissements pour ne plus y penser. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est l’inverse, qu’on s’en occupe trop, justement. On en a fait un produit, un business, un projet permanent. Le marché contemporain a transformé le bonheur en do-it-yourself. Le bonheur était une espérance, il est devenu un produit. C’était un horizon, c’est devenu un dû, un droit. C’était un cadeau de la vie, c’est devenu fabriqué. C’était partagé ensemble, c’est devenu une performance individuelle, mesurée, comparée, monnayée. Et c’est peut-être là que se cache le malentendu. Le bonheur ne se fabrique pas. Il advient. Il se reçoit par grâce comme un instant, fugace souvent, qui colore notre vie du goût de la gratitude et de l’émerveillement. C’est même ce que dit le mot français : bonheur, bonne heure, l’heure qui se révèle bonne. Elle se reconnaît. Elle s’accueille. Plus on prétend fabriquer le bonheur, plus il nous échappe. Plus on le commande, moins il advient. 

 

Permettez-moi de partager quelque chose de personnel. Voilà plus de trente ans que je suis pasteur — dans la Drôme, à Lyon, au Maroc et puis à Paris. Mais avant d’être pasteur, j’ai aussi été infirmier. Toute ma vie, j’ai accompagné des personnes dans des moments où elles ne savaient plus où elles en étaient. Des deuils. Des séparations. Des maladies. Des effondrements. La pire chose qu’on puisse dire à quelqu’un qui souffre, ce sont les consolations faciles, les phrases creuses, les « c’est la vie », les « tenez bon », les « c’est une épreuve » — tous ces mots qu’on assène avec les meilleures intentions du monde, et qui en réalité enfoncent. Quand on accompagne vraiment quelqu’un, on apprend que parfois, le travail consiste précisément à ne pas se précipiter pour consoler. Trouver le robinet de larmes. L’ouvrir. Accueillir ce qui sort. Parce que les larmes, ce n’est pas un échec du bonheur. Ce n’est pas une panne. Ce n’est pas un retard. Pleurer, ce n’est pas renoncer à vivre. C’est parfois recommencer à sentir. C’est laisser sortir une douleur qui, sinon, deviendrait poison. Un poison qui, à force de ne pas être dit, sort par d’autres voies. On cherche un coupable, à l’extérieur. On projette sur les autres ce qu’on n’a pas su accueillir en soi. Le contraire du bonheur, c’est parfois l’anesthésie. C’est l’indifférence qui s’installe. C’est la coque qu’on s’invente pour ne plus rien sentir. À force de fuir ce qui pèse, on cesse de sentir ce qui élève. À force de se protéger de la douleur, on se protège aussi de la joie. 

 

Vous allez peut-être trouver cela surprenant dans la bouche d’un pasteur, mais une Église fidèle à l’Évangile, ce n’est pas un lieu de plus dans l’industrie du bien-être. Ce n’est pas un coaching collectif, ce n’est pas un stage de développement spirituel. Ce devrait même être l’inverse. L’Église devrait être l’un des rares lieux, dans nos sociétés, où l’on a le droit de ne pas aller bien. Un lieu où les psaumes de lamentation ont encore droit de cité — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » est aussi un cri du Christ. Un lieu, surtout, où l’on porte à plusieurs ce qu’on ne peut plus porter seul. Parce que dans une époque qui isole chacun avec sa souffrance, la communauté est devenue plus précieuse que jamais. Peut-être aussi un lieu où l’on peut apprendre. Apprendre à traverser la frustration sans se durcir. Rester attentif et sensible — donc vulnérable. Accueillir le bonheur quand il advient. S’émerveiller pour dire merci. On retrouve ici le Sermon sur la Montagne : « Joie de ceux qui sont à bout de souffle. Joie des éplorés, leur deuil sera plus léger. » Jésus ne commande rien. Il rejoint chacun dans la complexité d’une vie. Et il affirme que le bonheur est possible. 

 

Il y a quelque chose que Pluribus ne dit pas. C’est que le bonheur de tous cache un secret honteux. Laissez-moi vous raconter l’histoire d’une cité parfaitement heureuse. Tout le monde y vit en paix. Pas de guerre. Pas de pauvreté. Pas de maladie. Mais au sous-sol de cette cité, dans une cave noire, un enfant est enfermé. Seul. Affamé. Maltraité. Et la prospérité de la cité, on ne sait comment, repose sur la souffrance de cet enfant. Tous les habitants, à un moment, apprennent l’existence de la cave. Beaucoup acceptent. La cité tient à ce prix. D’autres, à un moment de leur vie, ne peuvent plus l’accepter. Ils partent. Ils marchent vers la nuit. « Ceux qui partent d’Omelas », c’est le nom de cette nouvelle de l’écrivaine américaine Ursula K. Le Guin. Ce que Pluribus ne dit pas, l’histoire d’Omelas le dévoile : tout bonheur universel cache en son sein un sacrifice inavouable. Un enfant malheureux ici. Un bouc émissaire là. Pour que le groupe tienne, il faut quelqu’un sur qui projeter la souffrance. Il faut un coupable, un responsable, un autre à désigner. C’est le mécanisme du bouc émissaire — toujours actif aujourd’hui sous mille formes. La foi chrétienne ne dit pas : « il faut bien qu’un seul souffre pour que tous soient sauvés ». Elle dit l’inverse. Elle dit que Dieu lui-même affronte la mort. Là où Omelas cache l’enfant pour que la cité prospère, Dieu se met à la place de l’enfant — non pour que la cave reste fermée, mais pour qu’elle s’ouvre. Sur la Croix, Dieu met en pleine lumière ce que tout le monde veut cacher. Et ce qu’on ne peut pas démontrer mais qu’on peut espérer, c’est qu’au troisième jour, le tombeau était vide. 

 

Alors voilà ce que je voudrais vous laisser comme dernière parole. Le bonheur ne se commande pas. Il se reçoit. Et parfois, il se reçoit à l’endroit même où on l’attendait le moins — dans une cave, sur une croix, à côté d’un enfant qu’on libère. Si vous me demandez ce que l’Évangile a à dire sur le bonheur en 2026, c’est peut-être ceci. Que les chrétiens, à l’image du Christ, sont appelés à descendre dans les caves de notre monde — pour y voir ceux qu’on y cache. Pour les en sortir. Pour refuser que notre bonheur repose sur leur silence.

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