« Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25,13).
Chaque début d’année, on se souhaite « la paix », « la santé », « que ça aille mieux ». Mais personne n’est dupe : nous savons bien que le monde ne redémarre pas à zéro parce que le calendrier change de page. Les guerres continuent, les tensions sociales s’installent, la précarité gagne du terrain. Et pendant ce temps, nos journées s’alignent : travail, transports, courses, écrans, notifications. On avance, on tient, mais souvent en mode survie. Comme les 3 singes : je ne parle pas, je n’entends pas, je ne vois pas… Juste je continue ma route…
Dans ce brouhaha, la parole de Jésus ne vient pas ajouter une inquiétude de plus. Elle agit comme un frein d’urgence : « Veillez. » Pas : « stressez ! » ni : « devinez la date de la fin du monde ». Et encore moins : « imaginez le scénario de l’Apocalypse ». Juste : « Veillez, car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure ». Autrement dit : « restez éveillés dans un monde qui s’endort debout ». L’agenda final n’est pas entre vos mains, mais la manière d’habiter le temps, ça, c’est votre affaire. Veiller, ce n’est pas rester collé à la fenêtre de l’actualité pour guetter la prochaine catastrophe. C’est autre chose, de beaucoup plus profond.
Veiller, c’est refuser le pilotage automatique. C’est laisser l’Évangile rallumer notre conscience. Notre première tentation, ce n’est pas le mal spectaculaire. C’est l’endormissement doux. On fait ce qu’il faut, on travaille, on prend les transports, on regarde deux ou trois vidéos pour se détendre… et, petit à petit, quelque chose en nous se met en mode « pilote automatique ». On ne choisit plus vraiment, on réagit. Veiller, c’est reprendre la main sur notre attention. Et nous poser la question de qui tient la télécommande de notre cœur, de notre âme : l’actualité, les algorithmes, ou l’Évangile ? Jésus ne nous demande pas de dormir mieux, il nous demande de nous réveiller autrement : ouvrir les yeux sur ce que nous sommes en train de devenir, sur ce que nos habitudes fabriquent en nous. La première veille, elle est intérieure.
Mais veiller, ce n’est pas seulement ouvrir les yeux, c’est aussi sur-veiller. Là, on touche à quelque chose de très protestant. Sur-veiller, ce n’est pas seulement voir, c’est oser s’interposer, se mettre en travers (disait André Dumas). C’est cette vigilance qui refuse d’avaliser l’inacceptable, même lorsqu’il est légal, rentable ou majoritaire. C’est dire non quand une parole raciste circule « pour rire », quand une décision politique sacrifie les plus fragiles, quand une parole publique manipule la peur, stigmatise certains, parie sur le chaos et le conflit pour gagner des voix. Protester, au sens premier, c’est témoigner : déclarer devant Dieu et devant les humains que telle pratique, telle idéologie, telle violence est incompatible avec l’Évangile. La veille devient alors résistance.
Veiller, ce n’est pas seulement sur-veiller c’est aussi veiller-sur : entrer dans la logique du care, du soin, de l’attention portée. Dans une chambre d’hôpital, veiller quelqu’un, ce n’est pas le surveiller, c’est rester là. On ne produit rien, on ne règle rien, mais on tient la main. Veiller sur quelqu’un, c’est reconnaître que sa vie nous est précieuse et qu’elle mérite une attention que personne ne peut sous-traiter à une machine ou à une institution. Dans nos communautés, veiller sur, c’est faire de la place à la fatigue des autres, prendre au sérieux les corps usés, les psychismes fragilisés, les solitudes cachées. C’est protéger la parole confiée, respecter les limites de chacun, organiser l’Église non pas autour de la performance mais autour de la possibilité de respirer. Le soin n’est pas un supplément d’âme pour chrétiens gentils ; c’est une manière très concrète de confesser que le Christ s’identifie aux plus petits. Dans notre monde, ce qui a le plus de valeur est souvent ce qui n’a pas de prix : la confiance, la liberté de conscience, la démocratie, mais aussi la parole donnée, la prière discrète, l’écoute patiente, la dignité d’un voisin qu’on ne regarde jamais. Veiller, c’est repérer ces réalités fragiles et décider : « ça, je ne le laisserai pas se perdre. » En début d’année, la vraie question n’est pas seulement : « Qu’est-ce que je veux faire ? » mais : « Qu’est-ce que je veux protéger ? Quelle promesse ? Quelle relation ? Quelle parole de l’Évangile ? ».
Veiller, c’est tenir la lampe pour d’autres. Souvenez-vous de la parabole des 10 vierges qui attendent le maître en gardant jalousement l’huile de leurs lampes. L’Église n’est pas un club de gens inquiets qui fixent le ciel ; c’est une équipe de veilleurs de nuit au milieu de la ville. Quand certains n’ont plus la force de croire, d’espérer, de prier, d’autres veillent pour eux. Veiller, c’est accepter que ma foi ne soit pas un bien privé que je protège des autres, mais un service. Je tiens la lampe non seulement pour moi, mais pour mon immeuble, mon quartier, mon pays. Dans la nuit du monde, Dieu ne nous demande pas d’éclairer tout le paysage ; il nous demande de ne pas éteindre la petite flamme qui nous est confiée. Nous ne savons ni le jour ni l’heure : nous savons que quelqu’un viendra chercher cette lumière-là que nous portons.
Veiller, c’est exercer un discernement obstiné. Nous aimerions connaître le scénario, les dates, les détails de l’avenir inquiétant qui est devant nous. Jésus répond : vous ne les aurez pas. Non pas pour nous laisser dans le flou, mais pour nous libérer d’une obsession : tout contrôler. L’avenir appartient à Dieu. Et il n’est pas écrit. Veiller, c’est donc se tenir disponibles à ce que nous n’avons pas prévu. La venue du Fils de l’homme, ce n’est pas seulement le « grand soir » de la fin des temps ; c’est aussi ces irruptions discrètes de Dieu dans nos histoires personnelles : une rencontre, une parole qui nous rejoint, un appel à changer de route. Celui qui dort ferme la porte à ces visites. Celui qui veille apprend à reconnaître ces petites venues du Christ aujourd’hui. Veiller devient ainsi un travail de conscience et de discernement. Nous sommes bombardés par la litanie de ce qui va mal. Si nous laissons notre regard être entièrement capté par le désastre, nous finissons par croire que le mal dit la vérité définitive du monde. Là aussi, quelque chose s’endort : notre capacité à voir autre chose.
Veiller, spirituellement, c’est devenir guetteur des traces du passage de Dieu. C’est apprendre à reconnaître, au milieu du chaos, ces signes minuscules qui démentent le fatalisme : une réconciliation improbable, une parole de justice dans un climat de peur, une hospitalité qui traverse les frontières, une Église qui tient bon au service des autres alors qu’elle est elle-même fragile. Ce n’est pas fermer les yeux sur le mal, c’est refuser de lui donner le monopole de notre attention. Le Royaume ne fait pas la une des journaux, mais il laisse des empreintes. La veille, c’est ce travail patient de les repérer.
Alors, pour ce mois de janvier, je formule ce souhait : que nos communautés deviennent des lieux de veille : veille contre le pilotage automatique, sur-veille face à l’inacceptable, veille-sur celles et ceux qui nous sont confiés, veille de conscience et de discernement pour reconnaître, au milieu de la nuit, les traces du Dieu vivant. Nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Mais nous pouvons choisir de ne pas dormir pendant que le Royaume s’approche.
Pasteur Samuel AMEDRO