édito vidéo : février 26

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MINNEAPOLIS, janvier 2026. Une opération fédérale liée à l’immigration. Deux citoyens américains tués par des policiers fédéraux. On peut se dire : « c’est l’Amérique ». Mais ce serait commode. Car ce qui se durcit là-bas se durcit aussi ailleurs : tri, suspicion, mise à distance, expulsion — et, au bout, l’idée qu’il y aurait des vies qu’on traite comme un problème à gérer plutôt que comme des personnes à part entière. Et l’Europe, et la France, ne sont pas des spectateurs innocents : la même tentation rôde. Durcir. Se protéger. Se fermer. 

 

Alors je reviens à une question très simple et très clivante : Y a-t-il des limites à la fraternité ? J’y vois deux mauvaises réponses. La première serait de dire : oui, bien sûr, il y a des limites : on n’est pas frère de tout le monde parce qu’on n’a pas la même culture, la même religion, la même nationalité. La seconde serait de dire : non, la fraternité est sans limites, par principe universelle. Or je crois que la fraternité est à la fois ce qui nous est donné sans condition et ce qui résiste le plus à être vécu. Il y a plusieurs manières d’être frères et sœurs : une fraternité de fait, une fraternité de foi, et une fraternité à construire. Le drame commence quand on absolutise l’une contre les autres. 

 

LA FRATERNITÉ COMME IDENTITÉ 

 

Le mot fraternité vient du monde de la famille. Nous sommes frères et sœurs parce que nous avons les mêmes parents, la même origine. Que ce soit la fraternité biologique qui repose sur les liens du sang, du clan, de la race (genos), une fraternité politique que l’on inscrit sur les frontons des mairies pour dire notre appartenance citoyenne régie par une loi commune (demos), ou que ce soit une fraternité identitaire fondée sur une histoire partagée et une culture commune (ethnos), chacune pose des limites et trace une frontière entre « nous » et « eux ». Il y a donc dans le mot même de fraternité un potentiel restrictif, voire discriminatoire : par définition, nous ne faisons pas tous partie de la même famille. On sent immédiatement poindre le danger de la fermeture, de l’entre-soi, du communautarisme. La fraternité devient toxique quand elle est un privilège à défendre. Qui ne voit aujourd’hui monter partout cette vague de nationalisme, de souverainisme, de populisme, « America first », et tant d’autres déclinaisons. Le danger n’est pas d’avoir une identité, mais de s’y abriter pour ne plus avoir à s’occuper des autres. 

 

Face à cela, je crois que les croyants peuvent – et doivent – redécouvrir une conception spirituelle de la fraternité. Le prophète Malachie pose la question : « N’avons-nous pas tous un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? » (Ml 2,10). Jésus, lui, part de la paternité de Dieu pour penser la fraternité : « N’appelez personne sur la terre votre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux » (Mt 23,9). Si nous croyons que Dieu nous a donné la vie alors il met tous les vivants à la même distance. Pas seulement les humains, mais tous les vivants. Il fonde ainsi une fraternité universelle de la création, comme l’avait pressenti François d’Assise. « Au commencement de toutes choses, la Parole existait ; la Parole était avec Dieu, elle était Dieu. (…) Tout est venu à l’existence par elle… En elle se trouvait la vie… » (Jn 1,1-5) C’est une confession de foi lourde de conséquences : elle refuse la distinction “nous n’avons pas le même Dieu, donc pas le même créateur”. N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? 

 

LA FRATERNITÉ COMME LIEN 

 

Dire que nous sommes frères et sœurs, ce n’est pas seulement dire d’où nous venons. C’est aussi affirmer qu’il y a entre nous un lien que nous n’avons pas choisi. Ce n’est pas un lien que l’on décide, que l’on contracte, que l’on négocie. Il est là. C’est tout. Et en ce sens, la fraternité est un lien très différent de tous les autres liens que nous tissons entre amis, entre collègues, avec notre amoureux ou dans nos groupes WhatsApp. Elle pose entre nous une égalité de dignité, qui vient contester tous les liens hiérarchiques qui structure la société. Pensez-y la prochaine fois que vous prendrez la Sainte Cène ou l’Eucharistie à l’Église : il n’y a pas d’autre endroit au monde où tout le monde est à égalité devant Dieu.  

 

Mais en même temps, cela ne dit rien de la qualité du lien qu’il y a entre nous. Les familles le savent bien. La Bible n’idéalise jamais la fraternité : Caïn tue Abel. Joseph est vendu par ses frères. Jacob vole l’héritage d’Ésaü. Ne nous racontons pas d’histoires : la fraternité ne supprime ni la jalousie, ni la violence, ni la trahison. Mais elle fixe une borne : on n’a pas le droit de nier l’autre, de le traiter comme s’il n’existait pas. Et il faut mesurer tout ce qu’il y a d’humiliant et de violent quand ont dit à quelqu’un : « Tu n’es pas mon frère ou ma sœur ». En vérité, que nous nous aimions ou non, nous ne pouvons ni renoncer ni abroger ce lien. La fraternité n’est pas un contrat, c’est un don. Une grâce. Un cadeau. Comme tous les cadeaux, on peut le mettre de côté, ne pas s’en servir, tenter de s’en débarrasser. Mais le fait qu’il nous ait été donné demeure. On peut se fâcher, se séparer, s’éloigner. Mais on reste frères et sœurs. 

 

LA FRATERNITÉ COMME VOCATION 

 

La fraternité ne dit pas seulement notre origine ni notre lien. Elle dit aussi ce que nous sommes appelés à devenir. Elle est un projet. Ou mieux : une vocation. Jésus pose une question dérangeante : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Quiconque fait la volonté de mon Père, voilà ma mère et mes frères ! » (Mt 12,48s) Puissions-nous nous comporter enfin comme des frères et des sœurs ! C’est le rêve que portait Martin Luther King quand il disait : « Nous sommes devenus voisins par nos progrès scientifiques et technologiques. Et maintenant, par notre engagement moral et éthique, nous devons faire de ce voisinage une fraternité. Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. Nous sommes liés en un réseau de mutualité auquel il est impossible d’échapper. Nous participons tous d’une même et unique destinée. » 

 

La fraternité dit l’exigence de solidarité et de responsabilité partagée. « Suis-je le gardien de mon frère ? » demandait Caïn. Oui, répond Jésus. Oui, sans détour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ! » Y a-t-il quelque chose qui n’est pas clair dans ces quelques mots ? Être des frères et des sœurs crée une obligation envers ces personnes que je n’ai pas choisies et que je ne connais peut-être même pas. Et il dit aussi que d’autres sont responsables de moi et que nous dépendons les uns des autres pour notre bonheur, et aujourd’hui, très concrètement, pour notre survie commune. C’est là que la fraternité devient un engagement et un projet politique : retraites, sécurité sociale, éducation, climat, conflits armés, choix électoraux. Saurons-nous nous en souvenir la prochaine fois que nous déposerons un bulletin dans l’urne pour voter ? 

 

Alors, y a-t-il des limites à la fraternité ? Oui, si l’on parle de nos capacités humaines à la vivre. Non, si l’on parle du regard de Dieu sur sa création. La fraternité n’est ni une évidence, ni un sentiment, ni un consensus mou. C’est une épreuve spirituelle permanente : reconnaître, en l’autre – même lointain, même dérangeant – quelqu’un dont je ne peux pas me débarrasser sans me perdre moi-même. 

 

 

Pasteur Samuel AMEDRO

 

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