Bien sûr, il est facile de détester Poutine. Ou Trump. Ou Macron. Ou Netanyahou. Ces visages que les écrans nous tendent chaque jour, je ne les croiserai jamais : je peux les haïr tout mon soûl, ça ne me coûte pas un ami. C’est commode. C’est même reposant. Mais ce n’est pas de cela dont je parle. Ce qui me déchire est tout autre : bien plus proche, et bien plus bas.
L’abîme s’ouvre le jour où quelqu’un que j’aime — un ami de toujours, un de mes enfants, une sœur dans l’Église, mon conjoint, dont je connais la droiture, l’intelligence et la foi — se met à parler du vaccin contre le Covid, de la guerre entre Israël et la Palestine, ou d’un candidat que je range, moi, parmi les extrêmes. Et je découvre, abasourdi, que nous n’habitons pas le même monde. Pas un désaccord : un gouffre. Celui d’en face m’est devenu étranger. Hostile, presque. Et je n’ose même pas me dire le mot : un ennemi.
Et pourtant, je continue de l’aimer. Il n’est pas devenu un autre. Il reste celui que j’aime, et il est devenu celui que je ne comprends plus — les deux à la fois, sans que je puisse trancher. Ce n’est pas la colère contre un adversaire lointain ; c’est l’angoisse de voir un visage aimé se brouiller sous mes yeux. Et je me surprends à avoir peur. Peur de le perdre. Peur de ce que je découvre de lui. Peur, peut-être, de ce que je découvre de moi.
Alors, pour ne pas rester dans cette angoisse, je cherche une issue. J’en trouve trois. Trois portes de sortie. Trois fuites.
La première, c’est le procès. Il est devenu bête. Ou méchant. La sentence me soulage aussitôt : elle me range d’un coup du bon côté, parmi ceux qui voient clair. Mais quand je lâche à un ami « mais t’es bête, ou quoi ? », qu’est-ce que je dis vraiment ? Je dis : « je ne te comprends plus. » Je maquille mon incompréhension en jugement. Et le piège se referme : si tout le tort est de son côté, je n’ai plus qu’à attendre qu’il se corrige. Me voilà tranquille. Et seul.
La deuxième est plus subtile, et c’est celle des gens cultivés comme moi. Il n’est pas bête, il est mal informé. Il est manipulé — par les algorithmes, par les médias, par sa bulle. Cette échappatoire-là a l’air généreuse : je ne le condamne pas, je le plains. Mais regardez ce qu’elle fait. Elle lui retire tout accès au réel. Elle en fait un pantin, un esprit captif qui ne pense plus par lui-même. Et moi, pendant ce temps — par quel miracle ? — j’aurais échappé aux algorithmes, moi ? Je serais seul à voir le monde tel qu’il est ? C’est le même mépris que le premier. Simplement, il a mis des gants.
La troisième porte de sortie, c’est l’inverse, et la plus à la mode. Après tout, chacun sa vérité. Mettons nos opinions côte à côte et n’en parlons plus. Cette posture se croit tolérante, c’est une capitulation. Elle rabaisse au rang d’opinion ce qui était une conviction — ce que je tiens pour vrai, qui m’engage, qui me tient debout. Et si ma vérité ne vaut pas plus qu’une préférence, pourquoi continuer à se parler ? Le relativisme n’apaise pas la déchirure : il la rend insignifiante. Il sauve la paix en supprimant l’enjeu.
Trois fuites, et aucune ne tient. Reste la vraie question, celle que je résiste à regarder en face : pourquoi celui-là me blesse-t-il à ce point ? Pourquoi le désaccord d’un proche m’ouvre-t-il un gouffre, quand celui d’un inconnu me laisserait froid ?
Parce que notre lien est un miroir. Je vais le dire crûment : je l’aime, en partie, parce que je me reconnais en lui. Mêmes valeurs, mêmes indignations, la même manière de vibrer aux mêmes choses. Notre amitié repose sur cette ressemblance, sur cet accord immédiat où je n’ai pas à m’expliquer pour être compris. C’est doux, un miroir. C’est chaud. Mais un amour fondé sur la ressemblance ne sait pas tenir la différence. Et le jour où le proche diverge sur l’essentiel, le miroir ne se ternit pas : il se retourne. L’intimité et l’inimitié ont la même racine — le plus intime devient le plus hostile, non pas malgré la proximité, mais à cause d’elle. Et ce que le miroir retourné me montre, ce n’est plus lui. C’est moi. Le visage qu’il me tend est le mien, et il n’est pas beau à voir.
Je sens mes dents se serrer, mon cœur se durcir, ma tête prendre le contrôle pour analyser l’autre, sa faute, trouver les arguments qui lui mettront à terre. Une pulsion de destruction monte en moi sans que je puisse la contenir — inavouable, et pourtant je la sens, là, dans mon corps. J’ai besoin de gagner, de prouver. J’ai besoin de l’éliminer — simplement pour essayer de sortir de l’abîme.
Et le pire, c’est que je le sais. Je sais que ce n’est pas ainsi qu’on aime. Je sais que cette pulsion est indigne de ce que je crois, indigne de lui, indigne de moi. Je me le dis… mais je ne peux pas m’en empêcher. Je fais le mal que je réprouve, et je ne fais pas le bien que je voudrais. J’ai honte.
Alors je cherche la sortie en moi-même. Sois raisonnable, je me dis — mais ma raison est devenue une arme. Sois bon, sois patient — et l’effort lui-même se charge d’orgueil : je deviens patient comme on est condescendant. Sois meilleur que ça — et c’est encore moi, au centre, qui prétends me sauver seul. Tout ce que je tente pour sortir de l’abîme m’y enfonce, parce que tout part de moi — et le problème, c’est moi. Il n’y a pas de solution que je puisse me donner. Ni par la volonté, ni par la morale, ni par la gentillesse, ni par l’intelligence.
C’est une vraie impasse. Totalement coincé, je ne raisonne plus. Je me rends. Un cri. Un appel au secours : qui me délivrera de ce corps de mort ?
Et puis — rien.
Il faut le dire sans mentir : le secours ne tombe pas du ciel à l’instant où on l’appelle. On crie, et souvent le ciel se tait. Il y a des traversées du désert. Il y a des nuits. Il y a ce long samedi entre la croix et le matin, où l’on ne sait pas encore que le matin viendra. La prière n’est pas un bouton sur lequel j’appuie pour avoir la paix. Le plus souvent, c’est tenir dans le noir, la main tendue, sans réponse — et tendre la main encore. La sortie de l’abîme se paie. Elle prend du temps. Parfois beaucoup.
Mais voici ce qui se lève, lentement, quand je vais jusqu’au bout — et qui ne vient pas de moi, car tout ce qui venait de moi est épuisé. Une chose si simple que je passe ma vie à côté. Ce qui me tient debout n’est pas d’avoir raison. Ma valeur, mon existence même, ne reposent pas sur le fait de gagner ce débat, ni aucun autre. Et je ne peux le découvrir qu’ici, tout au fond, quand s’écroule toute tentative de me sauver par mes convictions justes. Il faut que s’effondre l’idée que je tiens debout par mes propres forces, pour que j’aperçoive le sol sous mes pieds — ce sol que je n’ai pas fabriqué, qui m’est donné, et que je ne peux pas perdre en ayant tort.
Ce sol-là change tout. Et d’abord, il dissipe un malentendu : il ne me rend pas tiède. Je peux tenir ma conviction de toutes mes forces, me battre encore — je ne renonce ni au vaccin, ni à mon jugement sur cette guerre, ni à ma méfiance envers les extrêmes. Mais deux choses lâchent prise. D’abord, le besoin de gagner maintenant, tout de suite. Car je ne vois qu’à travers un miroir, de manière confuse : la pleine clarté ne m’appartient pas, elle m’est promise — ce n’est pas la même chose. Je peux donc tenir ferme sans avoir à vaincre aujourd’hui. Ensuite, le besoin de le détruire, lui. Car ce n’est plus sa défaite qui me tient debout. Je n’ai plus besoin qu’il ait tort pour exister.
Et c’est ici que le miroir brisé trouve sa réponse. Car il existe une autre manière d’aimer que la ressemblance. Je peux l’aimer alors même qu’il diffère — non plus parce que je me vois en lui, mais parce que je le sais debout, lui aussi, sur ce même sol que je n’ai pas fabriqué et qui nous est donné. Voilà ce qui me bouleverse : cette grâce reçue sans condition, qui me tient debout, le tient debout lui aussi. Le même sol. Et — c’est le plus vertigineux — il peut très bien ne jamais le savoir. Il peut me regarder en ennemi, vouloir m’éliminer : il n’en est pas moins porté, comme moi, par ce même sol donné sans que ni lui ni moi ne l’ayons mérité, ni même que nous en ayons conscience.
Alors, entre lui et moi, il n’y a plus le face-à-face de deux miroirs qui se renvoient ou se brisent. Il y a un tiers. Quelqu’un se tient entre nous — ou mieux, en dessous de nous — qui fait que je n’ai plus besoin que l’autre soit mon reflet pour l’aimer. Et cet amour-là peut ce que l’autre ne pouvait pas : tenir bon avec celui qui, sur ce point, reste mon adversaire, sans attendre qu’il cesse de l’être. Mieux : même les jours où je n’y arrive pas, même quand ce qu’il pense me scandalise au point que l’affection me manque, il me reste ceci — il est debout, comme moi, sur le même sol que moi. Cet amour ne réclame pas que la déchirure soit d’abord recousue. Il aime à travers la déchirure ouverte. Ce n’est pas un sentiment facile.
Reste à savoir où cet amour prend corps, car une belle idée ne tient pas un homme debout. Il prend corps à un endroit très concret, presque scandaleux de simplicité. À une table, on me tend un morceau de pain. Et à celui avec qui je viens de me déchirer, debout, juste à côté de moi, on tend exactement le même morceau de pain. Voilà le tiers rendu visible : ce pain, aucun de nous deux ne l’a fabriqué. Nous le recevons tous les deux, de plus loin que nous. Ce n’est plus moi qui me reconnais en lui — c’est nous qui recevons ensemble ce que ni l’un ni l’autre ne possède. Le miroir est remplacé par une main ouverte. Et cette communion ne vient pas après la réconciliation, comme sa récompense : elle vient avant, comme le sol où elle peut germer. Elle ne dit pas : « nous sommes d’accord. » Elle dit : « par-dessous tout ce qui nous sépare, le même sol nous porte, toi et moi. » Ici naît la possible communion fraternelle. Ici naît la possibilité même du dialogue.
L’abîme, lui, n’est pas comblé. Ne croyez pas que je vous vende une réconciliation à bon marché : le désaccord demeure, et parfois la blessure avec lui. Mais l’abîme est devenu habitable. Je peux me tenir à la même table que celui dont les convictions me déchirent, sans chercher à le détruire et sans me renier. Le reste — la pleine clarté, le jour où nous nous verrons face à face, où nous connaîtrons enfin comme nous avons été connus — n’est pas à ma main. Je ne le fabriquerai pas à force d’arguments ou de bonne volonté. Il m’est promis. Et entre la promesse et son accomplissement, il y a une table, un morceau de pain, et un frère – une sœur – debout près de moi — celui ou celle-là même que je ne comprends plus, et que je n’ai jamais cessé d’aimer.