édito vidéo : mai 26

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1er mai, fête du travail ! Alors parlons travail ! Parce qu’au fond, le travail ce n’est pas seulement une question de salaire, de statut ou de retraite. C’est une question de vie. Une question de dignité. Une question de sens. Je veux commencer par lui rendre justice. Le travail est une bonne chose. Je ne parle pas ici de l’exploitation, ni de l’usure, ni des organisations absurdes qui vident les gens de leur substance. Je parle du travail comme tel. Du fait d’agir. Du fait de contribuer. Du fait de ne pas seulement subir sa vie, mais d’y prendre part.

 

Dans la Genèse, l’être humain est placé dans le jardin pour le cultiver et le garder. Il n’est pas posé là comme un touriste dans un décor. Il reçoit un monde à habiter, à travailler, à protéger. Il reçoit quelque chose à faire de sa vie. C’est peut-être cela qui fait du travail une réalité si profonde : par lui, l’être humain devient acteur de son existence. Il ne flotte pas. Il prend sa part. Il transforme un peu le monde. Il fait advenir quelque chose qui, sans lui, n’aurait pas eu lieu.

 

Voilà pourquoi le travail compte tant. Et voilà aussi pourquoi son absence blesse si profondément. Le chômage ou la retraite, c’est souvent une blessure secrète difficile à dire : À quoi est-ce que je sers ? Quelle prise ai-je encore sur ma propre vie ? Qui attend quelque chose de moi ? Où est ma place ?

 

C’est aussi pour cela que le protestantisme a raison d’honorer le travail. Non pas comme une idole. Mais comme un lieu de responsabilité. Un lieu de service. Un lieu où la foi prend corps dans l’existence ordinaire. Il n’y a pas d’un côté les activités nobles, spirituelles, sacrées, et de l’autre les besognes vulgaires. Il y a des femmes et des hommes appelés à servir là où ils sont, avec ce qu’ils ont, dans la vérité concrète de leurs jours.

 

Mais le problème, c’est que ce que nous appelons “travail” ne tient plus aujourd’hui dans le même monde qu’hier. Nos grands-parents entraient souvent dans un métier comme on entre dans une maison de famille. On reprenait. On prolongeait. On reproduisait ce que nos anciens faisaient. Notre génération a plutôt connu autre chose : un métier, une carrière, l’idée qu’il fallait monter, faire mieux, aller plus loin que nos parents. Et la jeune génération, elle, entre dans un monde encore différent : un monde où il faut se préparer non seulement à travailler, mais à changer, à bifurquer, à se reformer, à recommencer plusieurs fois. Nous ne vivons plus dans une société de stabilité, mais dans une société d’accélération. Ce qui hier donnait une place durable devient aujourd’hui provisoire. Ce qui paraissait solide devient révisable. Il ne suffit même plus d’avancer pour progresser ; il faut avancer pour ne pas décrocher.

 

Et l’intelligence artificielle jette de l’huile sur ce feu. Pendant longtemps, on imaginait que la machine remplacerait surtout les gestes répétitifs, pénibles, mécaniques. Désormais, elle entre dans les métiers qualifiés, dans les compétences expertes, dans les domaines où l’on croyait l’humain à l’abri. Elle trie, rédige, compare, synthétise, analyse, assiste. Des professions très formées découvrent soudain qu’elles ne sont plus aussi intouchables qu’elles le pensaient. Beaucoup découvrent que ce qu’ils ont mis des années à apprendre peut être déplacé, fragilisé, parfois en partie automatisé.

 

La question n’est donc plus seulement : quel métier je vais faire ? Elle devient : que restera-t-il de moi si mon métier n’existe plus ? Et plus profondément encore : quelle est ma vocation ? C’est ici qu’il faut aller plus profond que la nostalgie. La vocation, ce n’est pas forcément faire la même chose toute sa vie. La vocation, ce n’est pas s’agripper à une fonction comme si elle était notre identité. On peut changer de métier sans changer de cap. On peut changer de fonction sans changer d’appel. On peut perdre un statut sans perdre sa vocation. La vocation n’est pas d’abord un métier. Elle est une manière de se tenir dans le monde devant Dieu. Certains sont appelés à soigner, puis à transmettre. D’autres à bâtir, puis à protéger. D’autres à enseigner, puis à accompagner. D’autres à diriger un temps, puis à consoler, à relier, à servir autrement. Le cadre change. L’appel demeure, mais il se déplace. Il prend d’autres formes. Il demande d’autres fidélités.

 

Je crois que beaucoup de jeunes pressentent cela avec une lucidité que nous prenons trop vite pour de l’inconstance. On les accuse volontiers de ne plus vouloir travailler comme avant, de ne plus accepter les sacrifices qu’on acceptait hier, de manquer de loyauté, de courage, de ténacité. C’est un peu court. Ce que l’on voit aussi, c’est une génération capable de quitter un métier bien payé, reconnu, sécurisé, pour aller vers un travail moins prestigieux mais plus habitable. Une génération prête, parfois, à perdre en pouvoir d’achat pour gagner en cohérence. Une génération qui ne veut pas seulement “réussir”, mais pouvoir se regarder dans la glace, respirer, tenir ensemble vie professionnelle, vie familiale, vie intérieure. Il faudrait commencer à l’écouter. Car elle met le doigt sur une vérité que beaucoup ont appris trop tard : on peut gagner sa vie et perdre l’usage de vivre. On peut monter très haut et s’y retrouver seul. On peut devenir performant au point de n’être plus habitable ni pour soi-même ni pour les autres.

 

Et cela, je le connais aussi un peu de l’intérieur. On peut prêcher le dimanche que la vie ne se résume pas à ce que nous produisons… et passer le reste de la semaine à courir après ce que nous produisons. Je parle pour moi, en tant que pasteur. Il m’arrive de dire que Dieu conduit son Église… puis d’agir comme si tout reposait sur ma capacité à être présent partout, à tout suivre, à tout tenir. Comme si une absence, une réunion manquée, un dossier laissé en attente pouvaient mettre en péril l’ensemble. On annonce la grâce. On vit souvent à flux tendu.

 

La Bible, pourtant, ne dit pas seulement : tu travailleras. Elle dit aussi : tu t’arrêteras. Le sabbat n’est pas une décoration pieuse. C’est une limite. Une coupure. Une protestation contre l’illusion de toute-puissance. Il rappelle à l’être humain qu’il n’est ni une machine, ni son propre sauveur, ni le maître du temps. Il rappelle qu’on peut laisser du travail inachevé sans que le monde s’effondre pendant la nuit. Il rappelle surtout que notre valeur ne se confond pas avec notre rendement.

 

C’est ici qu’il faut tenir fermement les deux bouts. D’un côté, il faut résister à tous les discours qui laissent croire qu’une vie humaine pourrait s’accomplir dans la pure passivité, sans responsabilité, sans tâche, sans contribution. Une société digne doit protéger les plus fragiles, soutenir ceux qui ne peuvent pas travailler, prendre soin de ceux qui sont laissés sur le bord de la route. Là-dessus, il n’y a pas à hésiter. Mais on se trompe lourdement sur l’être humain lorsqu’on lui laisse croire qu’il pourrait s’épanouir durablement sans avoir rien à porter. Paul l’écrit sans détour : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. » Et de l’autre côté, il faut résister avec la même force au mensonge inverse : celui qui transforme le travail en dieu. Car le travail est une réalité magnifique tant qu’il reste à sa place. Mais il devient une puissance dévorante dès qu’il prétend dire la vérité ultime d’une vie. Quand le travail devient un absolu, tout est contaminé.

 

On ne se demande plus seulement ce qu’une personne fait, mais ce qu’elle vaut. On ne regarde plus un être humain, on évalue sa performance. On ne cherche plus une vocation, on mesure sa rentabilité. Et bientôt, les plus fragiles deviennent invisibles ou encombrants : les vieux, les malades, les chômeurs, les handicapés, tous ceux qui ralentissent la machine, tous ceux dont la présence ne se justifie pas par un indicateur.

 

C’est exactement là que l’Évangile introduit une rupture. Dans la parabole des ouvriers de la onzième heure, Jésus ne supprime pas le travail. Il ne se moque pas de l’effort. Il ne dit pas que tout se vaut. Mais il détruit une idée qui nous vient spontanément : je travaille plus, donc je gagne plus. Je produis plus, donc je vaux plus. Je donne plus, donc je décide plus.

 

Non. Le Royaume de Dieu n’est pas l’extension religieuse du tableau des performances. C’est une parole de salut. Elle nous libère à la fois du mépris du travail et de son idolâtrie. Elle nous dit : travaille, oui ; prends ta part, oui ; réponds de ta vie, oui ; sers le prochain, oui ; mais ne fais jamais de ce que tu produis le cœur de ton identité. Car il y a dans une vie quelque chose que le travail ne pourra jamais produire : la beauté, la joie, la gratuité, la prière, la louange, la tendresse, l’amitié, le silence, le temps perdu avec ceux qu’on aime. Tout ce qui ne sert à rien, au sens comptable, et sans quoi pourtant une existence devient inhabitable. L’“inutile” nous sauve de la barbarie. Le “gratuit” est indispensable.

 

Alors, en ce mois de mai, il faudrait peut-être redire les choses ainsi. Le travail n’est pas une punition. Il est une manière de prendre part au monde. La vocation n’est pas forcément un métier pour toujours. Elle est une fidélité dans les métamorphoses de la vie. La jeune génération n’a pas seulement peur de l’effort. Elle cherche aussi à ne pas sacrifier sa vie à ce qui devait seulement la servir. L’intelligence artificielle ne fait pas disparaître la question du travail. Elle la rend plus radicale encore : qu’est-ce qu’un être humain, quand même ce qu’il sait faire peut être imité par une machine ? Et l’Évangile répond : un être humain vaut plus que son rendement, plus que son poste, plus que son utilité, plus que son mérite. Parce que Dieu l’aime tout simplement. Dieu ne nous demande pas d’être indispensables. Il nous demande d’être fidèles.

 

Pasteur Samuel AMEDRO

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