Chronique historique : Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil

En cet hiver baigné de pluie et de ciel gris, l’occasion nous est offerte d’ouvrir un bon livre. Ce mois-ci, en plus de votre lettre régionale, je vous invite à lire un classique de la littérature protestante : Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil, écrites par Jean Marteilhe en 1757. Retour sur un récit à couper le souffle…
Les galères sont d’imposants vaisseaux qui, au XVIIIème siècle, n’ont pas vraiment d’autre utilité que d’être des prisons flottantes et surveiller les côtes. En campagne quelques mois dans l’année – à la belle saison – elles sont, la plupart du temps, au mouillage au port. Sous Louis XIV, la France comptait quarante galères dont trente-quatre étaient basées à Marseille. Parmi les 260 forçats requis pour manier une galère : des condamnés pour toutes sortes de raisons (meurtres, vols, escroqueries, vagabondage…), des esclaves, des prisonniers de guerre (européens mais surtout turcs ou maures capturés lors de batailles navales), mais aussi quelques protestants condamnés à ramer pour la foi.

La Révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prévoit des peines pour les « nouveaux convertis » qui seraient surpris en train de pratiquer le culte protestant. Si pour les femmes, c’est la prison à perpétuité, pour les hommes : les galères. On estime à 1550 le nombre de galériens protestants. La majorité ont été surpris lors d’assemblées interdites, une large partie arrêtée aux frontières du Royaume alors qu’ils essayaient de gagner le Refuge. Pendant la guerre des Cévennes, un certain nombre de camisards furent envoyés aux galères pour détention d’armes à feu ou de poudre.

 

Parmi tous ces hommes, un seul a rédigé ses mémoires : Jean Marteilhe. Natif de Bergerac vers 1684, il est arrêté en 1701 à Quiévrain, à la frontière alors fluctuante entre le Royaume de France et les Pays-Bas espagnols. Condamné à Tournai le 22 novembre 1701 aux galères perpétuelles, il est longtemps basé à Dunkerque avant d’être transféré à Marseille.

 

Alors que 71 % des galériens meurent dans les trois ans après leur condamnation, Marteilhe résiste durant douze années ce qui lui permet de décrire avec précision et profondeur la vie de la chiourme. Ce qui est frappant dans son récit : la hauteur de vue qui est la sienne, lui qui ne se plaint jamais, qui n’évoque ni revanche ni colère. Ses mémoires sont sobres, faites de rebondissements et d’épisodes poignants sans jamais tomber dans le pathos ou le scabreux.

 

Marteilhe est pourtant témoin de toutes les horreurs des galères : les épisodes de bastonnade où – souvent pour des peccadilles – on condamne un galérien à recevoir des dizaines de coup de corde ou de fouet. Le harcèlement des aumôniers pour convertir les protestants à qui on réserve des supplices supplémentaires. Les tempêtes et batailles où la peur vient cueillir les plus aguerris. La chaîne : cette longue marche de Paris à Marseille, les pieds entravés et liés aux 400 autres bagnards. L’impossibilité de sortir de la galère en hiver lorsqu’elle était au mouillage – disposition spécifique aux protestants, tandis que les autres forçats se louaient pour des travaux sur le port ou en ville.

 

Marteilhe narre aussi ce qu’il peut y avoir de beau dans l’adversité et notamment la proximité entre les protestants et les prisonniers musulmans d’origines turques qui se respectent mutuellement et s’entraident. Par l’intermédiaire de Isouf ou d’Ali, compagnons de chaîne, Marteilhe reçoit des nouvelles et de l’argent de ses proches qui sont à Amsterdam.

 

Si nous pouvons avoir entre les mains un tel témoignage, nous le devons aux négociations de l’histoire. En 1713, la reine Anne d’Angleterre fait pression sur le roi de France pour qu’il libère des galériens protestants à la condition qu’ils sortent du Royaume. Grâce à ces pourparlers, Jean Marteilhe et un grand nombre de ses coreligionnaires retrouvent la liberté. Les pages des Mémoires nous font suivre alors l’itinéraire vers le Refuge : Nice-Turin par le col de Tende, Genève, Berne, Francfort, Cologne, Dordrecht, Rotterdam et enfin Amsterdam ! C’est là, que, revenu à une vie plus ordinaire, Marteilhe écrit ce qu’il a traversé. Ses Mémoires sont publiées pour la première fois en 1757 à Rotterdam. L’ancien galérien meurt en 1777 à Culemborg, petite ville non loin d’Utrecht. Ses écrits n’ont jamais cessé d’être édités, alimentant d’ailleurs l’imaginaire d’André Chamson lorsqu’il écrivit en 1967 La Superbe.

 

Pasteur Pierre-Adrien DUMAS

 

Sources et bibliographie :

TOURNIER Gaston, Les galères de France et les galériens protestants (XVIIe et XVIIIe siècles), Presses du Languedoc, 2005.

MARTEILHE Jean, Mémoires d’un galérien condamné pour cause de religion, Nîmes, Edipro, 2015.

Musée virtuel du protestantisme. Site internet du Musée du Désert.

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