édito vidéo : novembre 26

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Les élections présidentielles qui s’annoncent m’inquiètent terriblement. Je crois aussi ne pas être seul à constater avec crainte et tremblement la radicalisation de notre société et des débats politiques.

Je connais cette injonction qui veut que dans l’Église, on ne parle pas de politique. Et c’est vrai que si on veut préserver l’unité à tout prix, cela vaut mieux. Il est tout aussi vrai que les gens ne viennent pas au temple pour y entendre ce qu’on entend partout ailleurs, que les discours partisans qui essayent de convaincre les autres que notre opinion vaut plus que l’opinion d’en face, que le protestantisme n’a pas pour habitude de penser à la place des gens en leur disant le bien, le mal ou le bon bulletin de vote à déposer dans l’urne. Tout cela est vrai.

 

Mais.

 

Est-ce que cela signifie pour autant qu’il faut nous extraire de la réalité, comme les trois singes : je n’entends rien, je ne vois rien, je ne dis rien ? Est-ce que cela signifie qu’il faille obéir à l’injonction qui voudrait cantonner la foi chrétienne à sa seule dimension intérieure, privée, secrète ? Est-ce bien vrai que la foi chrétienne n’a rien à dire sur ce qui se passe dans la vie publique ? Est-ce bien vrai que nos convictions, notre foi, notre manière de suivre le Christ n’ont aucune implication, aucune conséquence politique ou sociétale ? Jésus ne le pensait pas quand il interpellait les institutions politiques (Pilate, les Romains, les Sadducéens) ou religieuses (les pharisiens, les maîtres de la loi), ou encore économiques (les riches). Sa parole portait une contestation des pouvoirs établis si dérangeante qu’il l’a payé de sa vie.

 

Nos anciens non plus ne le pensaient pas quand, en 1934, l’Église confessante allemande a posé la Déclaration de Barmen rédigée par Karl Barth. Nos anciens ne le pensaient pas non plus quand, en 1941, pasteurs et théologiens français ont rédigé les thèses de Pomeyrol ou créé la Cimade. Mais la situation est différente, me direz-vous… Certes, mais le geste reste le même.

 

Nos frères et sœurs catholiques ne le pensent pas non plus. J’ai eu la chance d’assister en invité à la messe du pape à la Concorde le 26 septembre dernier. Je suis bien ennuyé de devoir dire du bien de cet homme deux fois de suite… Souvenez-vous, j’en parlais le mois dernier à propos de l’encyclique « Magnifica Humanitas » au sujet de l’intelligence artificielle. Mais je dois bien avouer une fois de plus avoir été bluffé, admiratif du geste et de sa parole.

 

Passons sur nos réactions d’irritation toutes parpaillotes devant la pompe, le décorum, l’idolâtrie de la personne ou la mariolâtrie omniprésente. Nous n’allons quand même pas reprocher aux catholiques d’être ce qu’ils sont. Mais allons plus loin pour admirer la qualité de la posture et du discours public. Un homme humble, doux et bienveillant qui est capable de rassembler 800 000 personnes bien au-delà du cercle catholique, une foule joyeuse, recueillie, bienveillante, pour porter une parole libre face au pouvoir politique (alors qu’ils étaient tous là, au pied de l’estrade, à boire ses paroles), économique (plaçant son discours dans les pas de Léon XIII, initiateur de la doctrine sociale de l’Église), ou technologique (souvenez-vous de son appel à « désarmer l’IA » en le retirant des mains des acteurs privés). J’ai entendu ce jour-là une parole d’évangile, capable de s’adresser à chacun, accessible, non-clivante, bienveillante et mobilisatrice. J’ai entendu une parole d’autorité s’adressant aux anonymes de la foule comme aux gens de pouvoir. J’ai entendu une parole d’espérance qui montrait au monde entier qu’un avenir était possible sans monter les gens les uns contre les autres. C’est possible.

 

Faisons-le à notre tour. C’est tout l’enjeu du prochain synode régional de notre petite Église protestante unie de France en région parisienne. Porté par l’espérance que le pire n’est jamais obligatoire, que la catastrophe annoncée n’est pas inéluctable, que le Conseil régional a choisi comme thème du synode : « Oser témoigner de l’Évangile dans un monde fracturé ».

 

Il s’agit pour nous d’éviter le double écueil d’une religion qui se réfugie dans un discours aussi pieux que désincarné, rejetant ce monde que Dieu aime pourtant pour s’abriter dans une spiritualité éthérée, autant qu’une religion qui se pose en donneuse de leçons, profitant d’une posture de surplomb qui commente l’actualité pour dicter aux consciences ce qu’elles doivent penser ou voter, s’enfermant dans un discours partisan qui déchire encore un peu plus notre société.

 

Non, il s’agit de penser ensemble, et c’est le rôle d’un synode, une parole qui éclaire le chemin difficile qui s’ouvre devant nous, une parole humble qui aide à penser, à discerner ce qu’il convient de faire dans ces temps troublés que nous affrontons. Que nous le voulions ou non, nous sommes embarqués, entraînés dans les crises que nous ne maîtrisons pas. Il s’agit d’essayer d’engager nos convictions chrétiennes dans une conversation avec la société en vue du bien commun, en acceptant de n’être qu’une voix parmi d’autres, intelligible et ouverte à la discussion. Nous croyons que l’Évangile peut apporter des ressources de sens, de dignité, et de réconciliation. Notre parole doit pouvoir contribuer à la transformation de la société tout en acceptant la pluralité des convictions et la critique. Elle nous oblige à travailler notre manière de parler, d’écouter ainsi que la cohérence de nos pratiques et de nos engagements. Cette manière d’être et de parler peut, je crois, renouveler la crédibilité des Églises, et j’ai pu le constater avec la visite de Léon XIV, leur écoute et leur capacité d’empathie. Elle nous conduit à reformuler nos convictions à partir des préoccupations de nos contemporains et permet des convergences inattendues sans perdre le cœur de notre foi. Nous croyons que le repli, l’indifférence, l’exclusion où la radicalisation des opinions fragilise notre monde commun et favorise la tyrannie de l’opinion majoritaire en désignant des ennemis, des boucs émissaires, des gens à exclure. Entretenir la conversation, même conflictuelle, relève donc de l’utilité publique. Nous y avons notre place et notre parole est attendue, à défaut peut-être d’être entendue. Nous croyons que nous pouvons contribuer à rétablir des dialogues interrompus, à rendre confiance dans les autres qui ne pensent pas comme nous, et à faire émerger des solidarités au-delà des appartenances.

 

C’est tout l’enjeu de notre synode. Oser témoigner de l’Évangile dans un monde fracturé ? Yes we can !

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